Depuis le XVIIIe siècle, les »femmes à bord« occupent une place centrale dans les médias populaires et les mises en scène historiques, où elles sont presque toujours représentées sous la forme d’une pirate ou d’une épouse de pirate. Ces médias prenaient au départ la forme de chansons, de pamphlets et de premières œuvres historiques moderne, puis de romans et d’opéras, et plus récemment de films et de jeux vidéo.
Depuis les années 1980, l’historiographie s’est intéressée à plusieurs reprises aux femmes à bord des navires, ainsi que dans les milieux de travail et de vie maritimes. Plusieurs études ont montré que ces femmes étaient relativement nombreuses à bord des navires et que, contrairement à ce qui était présenté dans les médias populaires, elles occupaient des fonctions variées. De plus, elles ont rendu possible une grande partie de la navigation en tant qu’investisseuses, commerçantes, prestataires de services, ouvrières ou femmes de capitaine. Ces études n’ont cependant guère été mises en relation les unes avec les autres et n’ont que rarement donné lieu à des comparaisons internationales.
C'est sur ce point que ce projet de recherche intervient avec une synthèse des travaux français, américains, britanniques, allemands et néerlandais. À cela s’ajoutent des études de cas portant sur des villes portuaires anglaises et françaises, dans lesquelles sont combinées des questions et des méthodes issues de différentes traditions de recherche nationales. L’analyse porte, d’une part sur la présence et l’importance des femmes comme actrices historiques dans les espaces maritimes, et d’autre part sur la construction des rôles et des frontières entre les genres dans un contexte généralement décrit par l’historiographie comme exclusivement masculin. Cela concerne aussi bien les femmes présentes à bord des navires, comme les célèbres femmes pirates des Caraïbes, mais aussi celles présentes dans les villes portuaires. Dans ce contexte, le projet peut être rattaché à la nouvelle histoire militaire qui, depuis les années 1990, a développé des méthodes et des questions pour analyser les femmes comme actrices historiques dans les milieux militaires, permettant ainsi de mieux comprendre les constructions de la masculinité historique.
Ce projet se concentre sur la deuxième moitié de l’âge de la voile (XVIIe–XIXe siècle). La navigation maritime est marquée à cette époque par des changements de grande ampleur qui ouvrent également des liens avec le projet de recherche Pays de Guerre. Parmi ces changements, on peut citer la mise en place d’institutions officielles pour la normalisation et l’organisation des marines de guerre, la coopération entre les autorités et les partenaires contractuels libres dans le cadre de la formation de l’État au début de l’époque moderne. A cela s’ajoutent les améliorations apportées à la navigation, à la construction navale et à l’approvisionnement, qui ont permis d’augmenter la prévisibilité et la fréquence des voyages en mer. La fin de la période de l’enquête est caractérisée par un bouleversement des modes de vie et du travail maritime à cause des bateaux à vapeur, des croisières et du tourisme.
La Grande-Bretagne et la France constituent les points centraux de cette synthèse. D’une part, parce que la recherche sur les femmes maritimes présente dans les deux cas des différences méthodologiques considérables et, d’autre part, parce que la France était alors le principal rival commercial et colonial de la Grande-Bretagne. En ce sens, ce projet s’inscrit dans le contexte d’une concurrence entre les deux puissances pour les routes commerciales mondiales, afin d’agrandir leur prestige et leurs sphères d’influence coloniales.
Crédit image: Tableau faisant parti de la série »Les vues des ports de France«, commande par Louis XV. Claude Joseph Vernet, L’Entrée du port de Marseille, 1754, Wikimedia Commons.
